III
Raspberry, strawberry, blackberry jam,
Tell me the name of your young man.
Confiture de mûres, confiture de pommes,
Dis-moi le nom de ton jeune homme.
Vieille chanson
Chez Monsieur Thompson, restaurant petit mais chic de Kensington Park Road, Vinnie Miner attend son plus vieil ami londonien, un critique, écrivain et éditeur de livres d’enfants nommé Edwin Francis. Elle ne s’inquiète pas, car Edwin, toujours prévenant, a appelé le restaurant pour signaler qu’il risquait d’être en retard ; elle ne s’impatiente pas non plus. Elle savoure le plaisir du livre qu’elle vient d’acheter, des jonquilles fraîches posées sur la table, bouquet de mousseline jaune et blanc dont elle retrouve l’écho dans l’alternance de soleil et d’ombre sur les maisons blanchies à la chaux du dehors ; elle savoure la sensation d’être à Londres au début du printemps.
À moins de bien connaître Vinnie, on aurait du mal à reconnaître en elle l’universitaire affligée qui est montée dans l’avion au chapitre I. Perchée sur une banquette de chêne, les jambes repliées sous le siège, elle a l’air d’une jeune fille, d’une enfant presque. Sa petite taille et la couverture illustrée de son livre (sur les jeux d’extérieur des petits Australiens) contribuent à cette illusion. Sa tenue aussi est juvénile pour un professeur de l’enseignement supérieur : un corsage blanc à jabot plissé et un tricot de laine beige orné de volants. Posé sur ses épaules étroites, son châle en laine à dessins Liberty lui donne l’air d’une lycéenne qui jouerait le rôle d’une gentille grand-mère. Ses lunettes passeraient facilement pour un accessoire de théâtre, les rides de son visage pourraient être dessinées au crayon à sourcils, et ses cheveux sillonnés de gris pourraient être partiellement poudrés.
« Chère Vinnie. Pardonnez-moi. » Edwin Francis se penche par-dessus la table pour effleurer de sa joue celle de Vinnie. « Comment allez-vous ?… Oh, merci, mon cher. » Il retire son manteau et le laisse au serveur. « Vous n’allez pas croire ce que je viens d’apprendre.
— Qui sait ? Essayez toujours, répond Vinnie.
— Eh bien. » Edwin se penche vers l’avant. Bien qu’il ait quelques années de moins que Vinnie, son aspect physique – quand il est en forme, ce qui est le cas maintenant – fait aussi penser à un enfant artificiellement vieilli. Dans son cas comme dans celui de Vinnie, la petite taille est un élément de cette illusion ; ses membres courts, son visage et son buste potelés, son teint coloré et ses cheveux blonds bouclés – qui commencent à se clairsemer – contribuent à l’effet d’ensemble. (Quand il ne va pas bien, dépression, excès de boisson ou chagrin d’amour, il ressemble à un Hobbit malheureux.) Malgré son apparence anodine, et un comportement du même ordre – amusé, désinvolte, faisant fi de sa propre valeur – Edwin exerce une grande autorité dans le monde des livres d’enfants, et c’est un critique littéraire redoutable, dans le domaine adulte comme dans le domaine enfantin : érudit, portant des jugements acérés et parfois acerbes.
« Eh bien, reprend-il. Vous connaissez Posy Billings.
— Oui, bien sûr. » Contrairement à ce que croit Fred Turner, les fréquentations londoniennes de Vinnie ne sont pas exclusivement ni même majoritairement des universitaires. Par Edwin et d’autres amis, elle est liée à des éditeurs, des écrivains, des artistes, des journalistes, des gens de théâtre, et même une ou deux dames de la bonne société comme Posy Billings. « J’ai eu une conversation avec Posy ce matin, et vous vous êtes complètement trompée. Rosemary s’est fort bien entendue avec votre collègue, M. Turner. Elle propose même de l’emmener passer un week-end chez Posy, dans l’Oxfordshire.
— Vraiment », dit Vinnie en fronçant les sourcils. Rosemary Radley, vieille amie d’Edwin, est actrice de télévision et de cinéma. Elle est extrêmement jolie et charmante ; par ailleurs, elle a vécu un certain nombre de liaisons brèves, impétueuses et généralement désastreuses. La première fois qu’Edwin lui a annoncé qu’elle « s’entendait bien » avec Fred Turner, Vinnie a refusé de le croire. On les avait vus ensemble au théâtre, à une soirée ? Peut-être ; cela ne voulait pas dire qu’ils y étaient venus ensemble, ni qu’un sentiment tendre les unissait. Il se pouvait que Rosemary eût, en effet, invité Fred ce soir-là, parce qu’il est après tout fort agréable à regarder, et que son origine transatlantique peut ajouter un certain piment à la cour d’admirateurs qui l’entoure. Mais peut-être n’en était-il rien : les gens répandaient toujours des ragots sur Rosemary, et souvent à tort et à travers : dans la vie comme pour la BBC, elle avait été l’héroïne de tant de feuilletons romanesques !
Edwin prend un plaisir particulier à broder sur ses amis et connaissances. Il aime tourner autour de leurs aventures, réelles ou supposées, comme il tourne autour des plats que prépare Vinnie quand il vient dîner, allant parfois jusqu’à remuer les sauces ou à ajouter lui-même une pincée d’épices. « En fait, lui avait dit Vinnie une fois, vous auriez dû être romancier.
— Pas du tout, avait-il répondu. C’est bien plus drôle comme ça. »
Même si les choses ont été aussi loin que le prétend Edwin aujourd’hui, cela ne peut être très sérieux. Après tout, Rosemary, qui est très impulsive, se laisse souvent aller à des écarts sexuels qu’elle évoque ensuite en riant par des phrases comme « Je ne sais pas ce qui m’a pris », ou « C’était sûrement à cause du champagne » ; Fred constitue peut-être un exemple relativement inoffensif de ce type de comportement. Mais elle n’envisage sûrement pas d’avoir une relation sérieuse avec lui. Ce n’est pas seulement qu’elle est plus vieille que lui ; mais son univers à elle est tellement plus complexe et riche que celui de Fred ! Si les conversations trop prolongées avec Fred paraissent quelque peu ennuyeuses à Vinnie, qui a la même profession que lui et travaille dans le même département, que peut-il diable avoir à dire qui soit susceptible d’intéresser Rosemary Radley ? Mais après tout, il n’est peut-être pas indispensable de l’intéresser, à partir du moment où l’on s’intéresse suffisamment à elle. Elle préfère peut-être les fans aux gens qui lui font concurrence en captant trop l’attention.
« Bien entendu, tout est de votre faute, lance Edwin en interrompant sa contemplation émerveillée du menu. Si vous n’aviez pas donné cette soirée…
— Je n’ai jamais voulu provoquer une rencontre entre Rosemary et Fred. » Vinnie rit, car de toute évidence, Edwin plaisante. « Il ne m’est même pas venu à l’idée…
— Mensonge délibéré.
— Cela ne m’est même pas venu à l’idée. Je me suis dit qu’il faudrait que Fred rencontre des jeunes, et c’est pourquoi j’ai invité la fille aînée de Mariana. Comment aurais-je pu savoir qu’elle s’était convertie au punk rock ? Elle était parfaitement présentable quand je l’ai vue chez sa mère, le mois dernier.
— Vous n’aviez qu’à me poser la question », dit Edwin, qui commet une entorse au régime qu’il a entrepris en beurrant avec prodigalité un des petits pains complets pour lesquels « Monsieur Thompson » est renommé. Vinnie ne relève pas ; elle sait très bien qu’Edwin, si elle l’écoutait, lui imposerait la liste d’invités de toutes ses réceptions. Son cercle de relations est plus vaste et beaucoup plus prestigieux que celui de Vinnie, et bien qu’elle soit tout à fait satisfaite de le voir amener chez elle un ou deux de ses amis célèbres – comme il l’a fait pour Rosemary – elle ne souhaite pas que cela aille plus loin. Une ou deux célébrités représentent un atout social ; mais si l’on en a trop, comme elle a pu le constater, elles ne font que discuter entre elles.
« En plus, si la fille de Mariana est si punk, demande-t-elle, pourquoi s’est-elle dérangée pour venir à une soirée comme la mienne, avec cet horrible garçon boutonneux en cuir noir plein de fermetures Éclair ?
— Pour embêter sa mère, bien sûr.
— Mon Dieu ! Et sa mère était-elle embêtée ?
— Je crois que oui, extrêmement, dit Edwin. Mais elle ne l’aurait montré pour rien au monde, noblesse oblige.
— Non », approuve Vinnie. Elle pousse un soupir : « On n’est plus en sécurité, n’est-ce pas, quand on donne des réceptions ? On ne sait pas quelle suite d’événements fatals va se déclencher.
— De l’hôtesse considérée comme un démiurge. » Il pouffe de rire, et Vinnie, rassurée, suit son exemple.
« Ce n’était pas de ma faute si Fred était là, dit Vinnie, revenant sur ce sujet un peu plus tard. C’était la vôtre, en fait. Je l’ai invité uniquement parce que vous avez prétendu que je ne connaissais pas d’Américains, ment-elle.
— Je n’ai jamais rien dit de pareil », ment Edwin, alors qu’ils savent tous les deux qu’il a récemment fait cette réflexion, qui, tout en flattant Vinnie, a réveillé en elle un patriotisme mêlé de culpabilité.
« De toute façon, je ne vois pas de quoi vous vous plaignez. J’aurais cru que Fred était ce que Rosemary pouvait trouver de plus sûr comme relation. Comparé à lord George ou à Ronnie, vous reconnaîtrez…
— Tout à fait. Je n’ai rien contre Fred en soi… Merci ; voilà qui semble délicieux. » Edwin pose sur sa sole Véronique un regard de concupiscence, puis l’attaque délicatement. « Mmm. Parfait… et je reconnais qu’il est d’une grande beauté.
— Trop théâtral à mon goût. » Vinnie, moins passionnément, entame sa côtelette grillée.
« Pour Rosemary, bien sûr, cela ne risque pas de constituer une objection.
— Non. » Vinnie rit. « À mon avis, il est presque idéal pour une passade.
— Certainement. » Edwin, faisant fi des conseils de son médecin, se jette sur les pommes de terre à la crème. « Mais Rosemary ne cherche pas une passade. Elle cherche une passion immortelle, comme nous le faisons presque tous. » De même que Rosemary Radley, Edwin est renommé pour ses histoires d’amour désastreuses, bien que les siennes soient un peu moins fréquentes et forcément moins publiques. Elles mettent souvent en jeu des jeunes gens instables, récemment émigrés de pays du sud de l’Europe ou du Proche-Orient, exerçant des métiers subalternes (serveur, vendeur dans une épicerie, employé dans une teinturerie) et nourrissant des ambitions grandioses (théâtrales, financières, artistiques). De temps en temps, l’un d’eux quitte inopinément l’appartement d’Edwin en emportant le contenu de son bar, sa chaîne stéréo, son pardessus à col de fourrure, etc. Certains d’entre eux ont eu des dépressions nerveuses dans l’appartement ; ceux-là refusaient au contraire d’en partir.
Vinnie évite de signaler qu’elle, du moins, ne cherche pas une passion immortelle ; Edwin doit bien le savoir maintenant.
« C’est peut-être pour Fred que nous devrions nous faire du souci, continue Edwin. Erin, l’ami de Rosemary, pense qu’elle va n’en faire qu’une bouchée.
— Oh, ça m’étonnerait », s’exclame Vinnie. Au bout de vingt ans, elle ressent une certaine loyauté vis-à-vis du département d’anglais de Corinth, on peut même dire qu’elle s’y identifie ; et l’idée qu’un de ses membres (si jeune et subalterne soit-il) pourrait être consommé intégralement par une actrice anglaise lui est désagréable. « Il ne me semble pas si facile à digérer.
— Vous avez peut-être raison… Ahh ! Avez-vous goûté les courgettes ?
— Oui, elles sont très bonnes.
— De l’estragon, visiblement. Y aurait-il peut-être un soupçon d’aneth ? » Edwin fronce des sourcils gourmands.
« Difficile à dire. » Par comparaison, Vinnie n’accorde à la gastronomie qu’un intérêt limité.
« Non. Ce n’est pas de l’aneth. Il faut que je demande au serveur. » Edwin soupire. « Comment donc voyez-vous l’avenir de cette liaison ?
— Je ne sais pas. » Vinnie pose sa fourchette, pensive. « Mais quoi qu’il arrive, cela ne durera pas très longtemps. Fred repart pour l’Amérique en juin.
— Ah oui ? Et qui vous a dit ça ?
— Mais Fred lui-même.
— Certes. Quand vous en a-t-il parlé ?
— Pardon ? Je ne sais pas – en décembre, avant son départ, je pense.
— Exactement. » Edwin sourit de son large sourire qui accentue encore sa ressemblance, déjà remarquée par Vinnie, avec le Chat du Cheshire.
« Mais cela ne fera aucune différence. Fred doit être de retour à Corinth à la mi-juin : il donne deux cours d’été.
— Sauf s’il décide de ne pas rentrer.
— Ah non ; c’est impossible, explique Vinnie. Ce serait extrêmement ennuyeux pour le département. Cela ne leur plairait pas du tout.
— Vraiment. » Edwin hausse les sourcils, parvenant à indiquer par son expression qu’il doute non pas des réactions du département d’anglais mais de son existence même, et sans doute de l’existence du comté de Hopkins dans l’État de New York. (« Redites-nous donc le nom merveilleux de cet endroit où vous vivez aux États-Unis, demande-t-il parfois. Qu’est-ce c’est ? Le comté de Simpkins ? »)
« De plus, il n’en a pas les moyens, continue Vinnie. Entre nous, il est plutôt fauché.
— Rosemary a beaucoup d’argent », dit Edwin.
Cette fois-ci, Vinnie refoule sa réaction immédiate, bien que l’idée de voir un de ses collègues se laisser entretenir par une actrice anglaise soit non seulement désagréable mais répugnante. « De toute façon, je suis sûre que Fred ne prend pas cette histoire au sérieux, dit-elle. D’abord, elle a bien dix ans de plus que lui, n’est-ce pas ?
— Qui sait ? » Edwin, qui sait probablement, hausse les épaules. Officiellement, et dans les communiqués de presse, Rosemary a trente-sept ans ; son âge véritable fait l’objet de spéculations constantes parmi ses relations. « Ah oui, voyons maintenant, ajoute-t-il, ses yeux s’illuminant à la vue de la carte des desserts. Un sorbet au citron, peut-être ? Ou un tout petit morceau de tarte aux abricots, est-ce que ce serait très mauvais pour la ligne ? Qu’en pensez-vous, Vinnie ?
— Si vous suivez vraiment un régime, vous devriez prendre du melon », suggère-t-elle, refusant pour une fois de se rendre complice ; elle est fâchée contre Edwin à cause de sa discrétion sur l’âge de Rosemary et de ses insinuations sur les motifs de Fred.
« Non ; pas de melon. » Edwin continue à étudier le menu ; son expression est à la fois ferme et un peu blessée.
« Rien qu’un café pour moi, dit Vinnie au serveur, donnant le bon exemple.
— Deux cafés. Et je prendrai la tarte aux abricots, s’il vous plaît. »
Vinnie s’abstient de tout commentaire, mais il lui apparaît pour la première fois qu’Edwin, cet homme si intelligent, est honteusement grassouillet et se passe tous ses plaisirs ; que son affectation de régime est ridicule ; et que son insistance auprès de ses amis pour qu’ils participent à cette comédie commence à être fatigante.
« Mais nous ne devons pas nous contenter de profiter des bonnes choses, dit-il quelques minutes plus tard, essuyant un peu de crème fouettée sur le côté de son museau. Nous devons examiner le problème de Rosemary, avant qu’il y ait un autre désastre dans le genre de l’affaire Ronnie. Si elle continue à manquer à ses engagements professionnels pour partir avec un type… Forcément, la rumeur circule : vaut mieux ne pas donner le rôle à Rosemary Radley, on ne peut pas compter sur elle. » Edwin décrit de son index potelé un cercle horizontal, indiquant la diffusion de cette mise en garde dans le monde entier. « Jonathan, par exemple, je sais qu’il n’y songerait pas après la débâcle de Greenwich… Mais elle a travaillé terriblement dur pour cette dramatique qu’elle vient de tourner, et en juillet elle doit aller en extérieurs pour son feuilleton, elle a besoin de calme. Je pense sincèrement qu’il vous incombe de faire quelque chose.
— De faire quoi ? Mettre Rosemary en garde contre Fred Turner ? » Vinnie prend un ton un peu impatient ; en regardant Edwin dévorer amoureusement sa tarte aux abricots, elle s’est rendu compte que pour lui faire honte et le forcer ainsi à respecter son régime – quelle idée stupide ! – elle s’est privée de dessert. Sans aucune raison valable : elle n’a pas, elle, de kilos en trop, c’est plutôt le contraire.
« Ciel, surtout pas, répond Edwin d’une voix apaisante, avec la tolérance satisfaite des gens bien nourris. Nous savons tous que les avertissements ne servent pas à grand-chose dans le cas de Rosemary ; ils ne font que la renforcer dans ses desseins. Quand elle a filé en Toscane avec le peintre, Daniel Machin, tout le monde l’avait mise en garde, mais elle n’en a été que plus résolue.
— Très bien. Alors, que pourrais-je bien faire ? » Elle rit.
« Je crois que vous pourriez dire un mot à Fred. » Bien qu’Edwin continue à sourire, il est clair, à le voir écarter sa tasse de café et se pencher au-dessus de la nappe à carreaux bleu et blanc, qu’il ne plaisante pas tout à fait. « Je suis sûr qu’il vous écouterait. Étant donné votre situation dans son université. Vous pourriez essayer de le persuader de – quel terme emploierait-il ? – de mettre un bémol, avant qu’il y ait trop de dégâts. »
L’idée d’utiliser son ancienneté universitaire pour persuader Fred de rompre sa liaison – pour le faire chanter, ce serait la formule la plus exacte – est déplaisante. Vinnie aime exercer son autorité professionnelle durement acquise, mais uniquement dans le domaine professionnel. Contrairement à Edwin, elle éprouve un vif déplaisir, presque une répugnance, à l’idée d’intervenir dans la vie privée de quiconque.
« Je le pourrais, en effet, dit-elle en reculant vers le dossier de son siège. Mais je ne vais certainement pas le faire. »
Après-midi de mars à Saint-James Square. Assise dans le fauteuil qui, à la suite d’une longue étude comparative, s’est avéré être le plus confortable et le mieux éclairé de la salle de lecture de la Bibliothèque de Londres, Vinnie Miner travaille. Sauf si elle a besoin d’un volume qu’on ne trouve qu’au British Museum, elle préfère poursuivre ses recherches dans ce décor paisible et d’une décrépitude élégante, qui est, pour elle, agréablement hanté par les ombres des écrivains d’autrefois et les silhouettes de ceux d’aujourd’hui. Il lui est facile d’imaginer l’esprit corpulent et bien habillé de Henry James gravissant l’escalier avec dignité, ou celui de Virginia Woolf traînant entre deux rayonnages ombreux les plis mous d’une robe des années vingt en soie froissée. Et presque chaque jour, elle peut apercevoir Kingsley Amis, John Gross ou Margaret Drabble encore revêtus de leur enveloppe de chair. Beaucoup de ses amis, en plus, utilisent la bibliothèque ; il y a presque toujours quelqu’un avec qui déjeuner dans le voisinage.
Les recherches de Vinnie en bibliothèque sont presque terminées. Dès qu’il cessera de pleuvoir et que la température montera un peu, elle pourra commencer la partie la plus passionnante de son étude : la collecte de chansons à jouer dans les écoles, en ville et en banlieue. Elle s’est déjà entretenue avec un certain nombre de professeurs et de directeurs ou directrices ; quelques-uns, qui ne se contentent pas de l’autoriser à venir dans l’établissement, lui ont proposé leur aide dans l’enregistrement des chansons, ou ont même intégré cette recherche aux activités de leur classe. Ici, en Grande-Bretagne, elle n’a pas besoin d’éduquer les éducateurs ; son intérêt pour le folklore est considéré comme naturel et respectable. Il ne lui reste qu’à attendre que le temps s’améliore.
Vinnie a maintenant plus ou moins oublié le voyage désagréable qui l’a conduite des États-Unis en Grande-Bretagne et elle oublie aussi – la plupart du temps – l’odieux article de l’Atlantic. Jusqu’à présent aucune des personnes qu’elle connaît ici ne l’a mentionné ; sans doute nul ne l’a-t-il vu. Pour s’en assurer, sachant que beaucoup de ses amis fréquentent régulièrement la Bibliothèque de Londres, elle a, dès sa première visite, pris la précaution de retirer le numéro de mars de l’Atlantic du dessus de la pile de la salle de lecture et de le glisser en bas du tas voisin d’Archaeology. De temps en temps, le magazine refait surface ; elle le cache aussitôt. Il est clair que sa peine est en train de s’apaiser, puisque ce matin, elle a simplement glissé le numéro de mars en dessous des autres exemplaires de l’Atlantic. Ce faisant, elle imaginait L.D. Zimmern réduit à une quinzaine de centimètres et écrasé entre les pages de son propre article, vilaine poupée de papier laissant sur les feuilles de la revue de vagues souillures sépia. Une autre pensée lui est venue, et ce n’est pas la première fois : elle pourrait glisser le magazine dans son cabas en toile, le sortir furtivement de la bibliothèque, et le détruire en toute liberté. Mais son éducation tout entière se rebelle contre cette solution finale. Dans l’esprit de Vinnie, c’est presque aussi mal de brûler des magazines que de brûler des livres ; de plus, il y a dans ce même numéro un article vraiment excellent sur les espèces animales en voie de disparition, qui peut intéresser beaucoup de lecteurs.
À l’heure actuelle, une seule chose la trouble, et c’est sa conversation avec Edwin Francis lors du déjeuner d’hier. Quand elle se la remémore, elle cesse d’être entièrement à l’aise dans le fauteuil le plus confortable de la salle de lecture. Elle est un peu fâchée contre Fred Turner, et sent, avec un illogisme dont elle est consciente, qu’il est plus ou moins responsable de la mésentente légère mais indéniable survenue entre elle et le plus ancien de ses amis londoniens : hier, Edwin et elle se sont quittés sans prévoir de nouvelle rencontre. Elle a aussi l’impression que Fred l’a privée d’une tarte aux abricots garnie de crème fouettée, gâterie qui lui semble particulièrement désirable aujourd’hui, où elle a déjeuné dans un pub de sandwichs au beurre de saumon fins comme des gaufrettes et d’un œuf dur « à l’écossaise », d’une consistance caoutchouteuse. Pourquoi se retrouverait-elle mêlée aux affaires d’un jeune collègue qu’elle connaît à peine ? Si Fred a besoin d’une recommandation pour obtenir une bourse, très bien ; s’il veut prendre du bon temps avec une de leurs relations communes, cela ne la regarde pas. En même temps, Vinnie se rend compte avec embarras que si Fred venait maintenant lui demander une recommandation, elle aurait du mal à réagir avec bonne volonté et impartialité.
Elle avait commis une erreur en l’invitant à sa soirée. Par le passé, Vinnie a toujours veillé, instinctivement, à ne pas mélanger ses collègues américains et ses amis anglais. Elle sentait que s’ils se rencontraient, ils risquaient de ne pas s’apprécier ou même d’éprouver les uns pour les autres une véritable antipathie, réaction dont elle subirait le contrecoup et qui nuirait à ses relations des deux côtés (« Je n’arrive pas à comprendre Vinnie. Comment peut-elle se plaire avec ce genre de personne ? »). En une ou deux occasions, elle avait failli passer par-dessus son intuition, mais après mûre réflexion, avait décidé de ne pas s’y aventurer. Comme Edwin l’avait dit un jour, la vie mondaine, c’est une alchimie : il est dangereux de mêler entre eux des éléments étrangers. Le mois dernier, elle avait enfreint sa règle pour un collègue de rang subalterne ; et au lieu de ne pas s’aimer, Fred et Rosemary Radley s’étaient apparemment trop bien aimés. Des ennuis, dans un sens comme dans l’autre.
À l’origine, Vinnie n’avait jamais eu l’intention d’inviter Fred à quoi que ce fût. Elle savait qu’il était à Londres, bien sûr : elle l’avait vu plusieurs fois au British Museum. Elle savait qu’il y était seul, ayant égaré sa femme quelque part, bien qu’elle n’eût pas l’idée de la façon dont il s’y était pris ; on est rarement au courant dans le détail de la vie privée des jeunes de son département, alors que les collègues d’âge plus mûr sont l’objet, selon Vinnie, d’une surabondance de bavardages. Elle n’avait jamais pensé à ressentir de la compassion pour Fred parce qu’il était privé de son épouse : après des années d’observation détachée, elle n’a pas une haute opinion du mariage.
En fait, tout s’était passé par hasard. Un après-midi humide, balayé de bourrasques, rentrant chez elle après un déjeuner en ville, Vinnie avait fait une halte dans une épicerie de Notting Hill Gate et y avait rencontré Fred qui habite ce quartier. Il avait l’air mouillé et ébouriffé, et achetait pour son dîner deux oranges verdâtres à l’aspect maladif et une boîte de soupe de légumes de la mauvaise marque. Vinnie ressentit à son égard une sympathie qui n’était pas dans ses habitudes et l’irrita. Dans son pays natal, sauf pour ses étudiants et pour des amis très proches, elle fait rarement quoi que ce soit pour quiconque, à moins d’y être obligée ; elle n’a tout simplement pas l’énergie nécessaire. Mais voilà qu’elle était face à un jeune membre de son propre département, affamé, perdu dans une ville étrangère. À Corinth, elle lui aurait tout au plus fait un signe de tête ; mais à Londres, où elle devient une autre personne, plus gentille, elle éprouva la conviction inhabituelle qu’elle devait faire quelque chose pour lui. Ma foi, je suppose que je pourrais l’inviter à ma soirée de la semaine prochaine, se dit-elle. Il est suffisamment présentable.
Trop présentable, presque. Physiquement, Fred a un côté trop bien fini qui rappelle à Vinnie l’homme des publicités de son enfance pour les chemises Arrow. Et pourtant, Dieu sait qu’il n’y est pour rien. Il n’assortit ni son costume ni ses manières à son apparence : il porte des vêtements ordinaires et même ternes de jeune professeur frais émoulu de l’école, et se montre bien élevé, sans rien de remarquable dans son comportement. Cependant, son physique agace parfois les gens, en particulier les hommes : Vinnie se rappelle les réflexions sarcastiques et hostiles lancées après son entretien avec l’Association des professeurs de langues vivantes. Heureusement pour lui, Fred avait déjà publié deux articles de poids et sa spécialité était le XVIIIe siècle, où les bons candidats sont rares.
La beauté de Fred n’avait pas sauvé son mariage, pense Vinnie. Cela n’était peut-être pas si difficile à comprendre. Un physique pareil suscite de fausses espérances : on croit que l’extérieur si noble abrite un esprit et une âme d’une splendeur comparable – illusion platonicienne. Alors qu’à l’intérieur de Fred, pour autant que Vinnie puisse juger, il n’y a qu’un jeune homme d’une intelligence moyenne, qui a des connaissances sur le XVIIIe siècle. De plus, on se lasse peut-être de contempler sans arrêt une beauté frappante, de même qu’on se lasserait d’être frappé sans arrêt.
Au moment même où elle formula son invitation, Vinnie en eut des regrets. Mais le jour de la réception, Fred ne lui causa aucune inquiétude. Elle remarqua qu’il ne parlait pas beaucoup avec la fille punk de Mariana et son ami à l’air furieux ; mais qui aurait pu le lui reprocher ? Il mangea énormément, ce qui se comprenait étant donné les difficultés financières que laissaient entrevoir la soupe de légumes et les questions éperdues sur le moyen d’encaisser les chèques de salaire en provenance de Corinth sans attendre quatre semaines (la réponse est : impossible).
Plus tard dans la soirée, Vinnie avait remarqué que Fred s’était intégré au cercle qui entourait Rosemary Radley ; mais de toute façon, il y a toujours un cercle autour de Rosemary Radley. Elle a le chic pour devenir le centre d’un groupe sans pour autant paraître le dominer ; c’est sans doute, suppose Vinnie, le propre de tout acteur à succès. Sa sphère d’influence est assez limitée – environ trois mètres de diamètre – comme on peut s’y attendre pour quelqu’un qui fait surtout de la télévision et du cinéma. Contrairement à certains acteurs de théâtre que Vinnie a rencontrés, elle ne peut pas attirer sur elle sans effort toute l’attention des occupants d’une grande pièce ; mais dans son rayon d’action, elle est invincible. Et elle y parvient sans faire de discours, sans vendre de ragots au détail, sans brader ses confessions intimes, sans rien dire de particulièrement astucieux ou de particulièrement choquant – bref, sans jamais détonner avec le genre de rôles qu’elle joue devant les caméras. Professionnellement, Rosemary se spécialise dans les dames : les femmes bien nées de toutes les périodes historiques, de la Grèce ancienne à la Grande-Bretagne moderne. Elle n’interprète ni reines ni impératrices : elle n’a ni le maintien altier ni la stature nécessaire. Elle est extraordinairement jolie, plutôt que belle : rose, blanche et dorée comme une peinture de Boucher, en plus raffiné ; ses traits sont agréables, mais petits et sans vigueur. Ce qui se dégage surtout d’elle, c’est de l’élégance, de la distinction – sur un mode comique, pathétique ou tragique suivant le scénario – et une grâce légère et délicate. Elle a souvent du travail, comme les dames sont surreprésentées dans les dramatiques de la télévision britannique, et les critiques disent souvent élogieusement que c’est une des rares actrices à jouer les rôles d’aristocrate de façon totalement convaincante. On indique parfois que ce n’est pas étonnant, puisqu’elle est, en réalité, lady Rosemary Radley, son père ayant été comte.
La vie privée de Rosemary passe en général pour peu satisfaisante. Elle a été mariée deux fois ; ces deux unions ont été courtes, malheureuses et infécondes. Elle vit maintenant seule dans une belle maison de Chelsea, vaste et pleine de fouillis. Bien sûr, il y a des gens qui disent que c’est sa faute si elle est seule : elle est sentimentale à l’excès, elle en demande trop (ou trop peu) aux hommes, elle manifeste une jalousie déraisonnable, elle n’en fait qu’à sa tête/c’est une vraie carpette, elle est insatiable sexuellement/complètement frigide, et ainsi de suite ; tout ce que les gens disent d’ordinaire d’une femme célibataire, Vinnie est bien placée pour le savoir. Là-dessus, Vinnie lui accorde toute sa sympathie. Mais elle n’arrive pas à lui faire confiance.
C’est le charme de Rosemary qui est cause de cette méfiance : son attitude évaporée, froufroutante, quand elle est dans le monde ; son comportement qui, tout en jouant le jeu d’une intimité taquine et impulsive, maintient la victime à distance respectueuse. Par exemple, quand quelqu’un de nouveau arrive à sa portée, Rosemary lui décoche souvent des compliments extravagants ayant pour objet une qualité ou une caractéristique que personne d’autre n’aurait mise en avant, ni même peut-être remarquée. Elle proclame qu’elle adore une connaissance, ou un cousin, ou son marchand de légumes, ou son dentiste, parce que l’individu en question fait de splendides bouquets de roses, parle étonnamment lentement, a d’extraordinaires cheveux bouclés. Et elle adresse ce genre de déclarations, avec un air de découverte émerveillée, à quiconque est assez près pour l’entendre, que l’objet de son admiration soit assis à côté d’elle ou qu’il soit à des kilomètres de là.
Un jour, par exemple, à un déjeuner chez Edwin, elle profita d’une pause dans le brouhaha pour lancer d’une voix mélodieuse qu’elle adorait la façon dont Jane, l’amie de Vincent, mangeait la salade. Inutile, Jane s’en rendit compte bientôt, de demander ce qu’elle voulait dire par là. Même si l’on parvenait à capter de nouveau son attention, ce qui n’était jamais facile, Rosemary rejetait en arrière les vagues d’or pâle de ses cheveux et riait de son rire célèbre – des rayons de soleil étincelant sur du cristal, avait écrit une fois un critique de télévision fou d’amour pour elle –, puis elle s’écriait : « Mais je ne peux pas expliquer ! C’est – tout – simplement – merveilleux ! » Et si – ce qui se produisait parfois – quelqu’un d’autre suggérait une interprétation, soit Rosemary faisait semblant de ne pas entendre soit elle affirmait que ce n’était pas du tout ça. Elle ne supportait pas de voir ses enthousiasmes-papillons – ou, le cas échéant, ses antipathies – épinglés et analysés.
Quand ils entendaient le péan entonné par Rosemary en l’honneur de leurs qualités uniques, ou qu’ils en entendaient parler, la plupart des gens étaient contents, parce qu’il est agréable d’être aimé, d’être adoré, même de façon fugitive ; et parce que Rosemary était jolie et connue. Même s’ils n’avaient pas la moindre idée de ce qu’elle voulait dire, elle avait une façon de le dire qui était incroyablement séduisante. En fait, certaines des personnes qui n’avaient jamais eu droit à ce genre de compliments, Vinnie, par exemple, commençaient à se sentir un peu exclues.
D’autres, cependant, étaient gênées. On peut, par exemple, se représenter le dentiste de Rosemary seul dans son cabinet après le départ de son illustre patiente. Il tourne vers lui le miroir grossissant intégré à son installation dentaire et s’y examine en fronçant les sourcils. Y a-t-il vraiment quelque chose de particulièrement charmant dans les boucles que font ses cheveux derrière ses oreilles ? Ou ces boucles ont-elles, au contraire, quelque chose de bizarre, quelque chose de laid et d’incongru ? Lady Rosemary s’est-elle moquée de lui ?
Après la réception chez Edwin, raconta Jane, l’éloge de Rosemary ne cessa pendant des jours de lui revenir en tête et de la tarabuster. Un jour, enfin, elle prit dans son frigo une boîte contenant un reste de salade et alla se planter devant la glace de la salle à manger, retira la pellicule de plastique protectrice et se regarda manger les feuilles de laitue épicées, détrempées par l’huile, et les tranches de tomate ramollies, essayant de découvrir ce que ça pouvait bien avoir d’adorable, où diable était la différence avec la façon de manger la salade de la majorité des gens. Qu’est-ce que Rosemary avait pu vouloir dire ?
À la vérité, lui expliqua Vinnie, Rosemary n’avait sans doute rien voulu dire. Elle avait raconté la première absurdité qui lui avait passé par la tête, pour attirer l’attention sur elle ou peut-être changer le sujet de la conversation : un bruit musical, sans plus. Les mots n’ont pas pour les acteurs la même importance que pour quelqu’un de littéraire. Pour eux, la signification réside essentiellement dans l’expression et dans le geste ; le texte n’est que le livret, un alignement de verres vides que l’interprète peut remplir du liquide doré, argenté ou cuivré de sa voix. Vinnie avait entendu dire que dans les cours d’art dramatique, on apprenait à dire « Fermez la porte, je vous prie » de vingt façons différentes.
Dans tout réseau de relations, il y a toujours des gens qui sont vos « amis », si l’on peut dire, par obligation sociale : si les mailles du filet se rompaient, ces personnes se verraient rarement, jamais peut-être. C’est le cas pour Vinnie et Rosemary. À cause d’Edwin, elles se rencontrent assez souvent, et se conduisent toujours alors comme si elles étaient absolument ravies, mais en fait, elles ne s’aiment pas beaucoup. En tout cas, Vinnie n’aime pas Rosemary ; et elle a le sentiment que c’est réciproque. Mais on ne peut rien y faire. Vinnie imagine le réseau, qui tient peut-être plutôt de la toile d’araignée : finement tissé, soigneusement articulé, tendu par-dessus la ville pluvieuse de Fulham à Islington, ancré au moyen de fils isolés à Highgate et à Wimbledon. Elles sont, Rosemary et elle, des points d’intersection dans cette toile, elles y sont retenues à présent par maintes torsades de brins soyeux. Si elles devaient rompre leurs relations cordiales, cela laisserait des trous béants, gluants et affligeants pour tout le monde. Et sans doute ne sont-elles pas les deux seules personnes à être ainsi liées contre leur gré, se dit Vinnie. Cependant, la toile résiste et étend au-dessus de Londres sa dentelle élastique, pailletée de rosée : voilà ce qui importe.
La lumière qui faiblit sur les pages de son livre avertit Vinnie qu’il est temps de partir si elle veut éviter les foules qui rentrent du travail. Au sortir de la bibliothèque, l’air est froid, humide, plein de pluie qui reste en suspens au lieu de tomber. Constatant qu’elle a encore faim, et sachant que chez elle le placard à provisions est vide de toute friandise, elle prend Duke Street et entre chez Fortnum and Mason’s. Un employé en habit de cérémonie qui ressemble à un banquier edwardien s’approche d’elle et lui propose son aide dans un murmure discret ; elle refuse poliment. Non, ce serait vraiment stupide d’acheter quoi que ce soit ici ; les prix sont absurdes. Tandis que, debout devant une Tour de Babel de confitures et de gelées cosmopolites, elle poursuit son débat intérieur, une voix beaucoup plus sonore, beaucoup moins raffinée, provenant en fait de toute évidence du centre des États-Unis, la hèle.
« Hé, dites donc ! Vous n’êtes pas, euh, le professeur Miner ? »
Vinnie se tourne. Un homme extrêmement robuste lui fait un grand sourire ; il porte un imperméable en plastique verdâtre semi-transparent de l’espèce américaine la plus repoussante, et des mèches de cheveux châtain-roux grisonnants sont plaquées sur son large front rouge et mouillé.
« On s’est rencontrés dans l’avion le mois dernier. Chuck Mumpson.
— Ah, oui, acquiesce-t-elle sans grand enthousiasme.
— Comment ça va ? » Il accompagne sa phrase d’un lent clignement de l’œil ; elle se rappelle que dans l’avion elle avait remarqué cette habitude. Ça ? Son travail, vraisemblablement. Ou la vie en général, peut-être ?
« Très bien, merci. Et vous ?
— Oh, on fait aller. » Sa voix n’a rien d’enthousiaste. « Je fais des courses. » Il brandit un cabas en papier marqué de taches humides. « Des trucs pour la famille, sans ça j’oserais jamais rentrer. » Il rit d’un rire qui fait à Vinnie l’effet d’être nerveux et peu authentique. Soit il est vrai que M. Mumpson aurait peur de retourner auprès de sa famille sans cadeaux, soit – ce qui est plus vraisemblable – cette remarque constitue un exemple des plaisanteries vulgaires et dénuées de sens répandues chez les semi-illettrés des États du centre.
« Dites, je suis content de tomber sur vous, continue Mumpson. Je voulais vous demander quelque chose ; vous connaissez ce pays bien mieux que moi. Qu’est-ce que vous diriez d’une tasse de café ? »
Bien qu’elle ne soit pas spécialement contente que Chuck Mumpson soit tombé sur elle, Vinnie est touchée qu’il fasse appel à sa compétence et elle est sensible à la perspective d’un rafraîchissement immédiat. « Oui, pourquoi pas ?
— Épatant. Un verre, ça serait pas plus mal, mais je pense que tout est fermé maintenant, ils ont des règlements dingues ici.
— Jusqu’à cinq heures trente », confirme Vinnie, qui apprécie pour une fois les lois qui régissent les débits de boissons. Les pubs du centre ville ne lui plaisent pas beaucoup, et il lui plairait encore moins d’y être vue en compagnie d’une personne vêtue comme Mumpson. « Il y a un salon de thé dans ce magasin, mais c’est terriblement cher.
— Pas de problème. Je vous invite.
— Bon. Très bien. » Vinnie montre le chemin, contournant de complexes ziggourats de biscuits et fruits confits et montant les marches qui mènent à la mezzanine.
« Hé, vous avez vu ces types ? murmure très audiblement Mumpson en indiquant d’un brusque mouvement de tête la petite table, en haut de l’escalier, où deux employés de chez Fortnum, en costume Régence, prennent le thé et jouent aux échecs. Délirant !
— Quoi ? ah, oui. » Elle avance pour se trouver à une distance plus polie. « Ils sont souvent ici. Ils représentent M. Fortnum et M. Mason ; les fondateurs du magasin, vous savez.
— Ah bon. » Se retournant, Mumpson pose sur les deux hommes ce long regard grossier, animal, qui caractérise les touristes. « Je pige. Un genre d’astuce publicitaire. »
Vinnie, agacée, n’acquiesce pas. Bien sûr, il s’agit dans un sens d’une « astuce publicitaire », mais elle y a toujours vu une tradition agréable. Elle regrette d’avoir accepté l’invitation de Mumpson ; si elle n’y prend pas garde, elle va devoir l’écouter pendant au moins une demi-heure parler de ses aventures touristiques, de tout ce qu’il a vu, acheté et mangé, et de ce qui ne va pas à son hôtel.
« Je n’avais pas compris que vous pensiez rester si longtemps en Angleterre, dit-elle, en s’asseyant sur une des chaises en métal vert pâle au dessin en forme de papillon qui donnent au salon de thé de Fortnum l’aspect d’une serre edwardienne.
— Ouais, ben, en fait, moi non plus. » Chuck Mumpson se débarrasse de son imper en plastique, révélant une veste en cuir fauve à la coupe western ornée de franges en cuir, une chemise jaune d’aspect brillant, à la coupe western, avec des pressions en nacre au lieu de boutons, et une lanière de cuir en guise de cravate. Il accroche sur une chaise libre son imperméable, qui continue à dégouliner sur la moquette écarlate, et s’assied lourdement.
« Ouais, ils sont tous rentrés à la maison le mois dernier, tous les autres. Mais je me suis dit qu’une fois que j’étais ici, y avait plein de choses que je n’avais pas vues ; zut, je pouvais quand même rester encore un moment. J’ai fait les monuments avec un couple de l’Indiana que j’avais rencontré à l’hôtel, mais ils sont partis lundi.
— Je n’ai jamais compris l’intérêt de ces séjours de deux semaines, dit Vinnie. Si on veut visiter l’Angleterre, il faut compter un mois au minimum. À condition de pouvoir quitter son travail aussi longtemps, évidemment, ajoute-t-elle, se rappelant que la plupart des gens ne bénéficient pas du calendrier universitaire.
— Ouais. Enfin, non. » Il cligne des yeux. « En fait, j’ai pas de problème à ce niveau-là. Je suis en retraite.
— Ah bon ? » Vinnie ne se rappelle pas qu’il ait mentionné ce fait dans l’avion ; elle devait avoir cessé de l’écouter. « Vous avez pris votre retraite tôt », poursuit-elle : il n’a pas l’air d’avoir soixante-cinq ans.
« Ouais », Mumpson s’agite sur la chaise en fer vert pâle, qui est beaucoup trop petite pour sa corpulence. « Retraite anticipée, ils appelaient ça. Ça n’est pas venu de moi. Je me suis fait jeter, pour tout dire. » Il rit trop fort, comme on le fait quand on s’associe à une moquerie dont on est l’objet.
« Vraiment ? » Vinnie se souvient d’articles qu’elle a lus sur la tendance croissante à la mise hors service forcée des cadres vieillissants, et se félicite du système de titularisation de son université.
« Ouais, foutu au rancart à cinquante-sept ans, reprend-il. Bon, euh, Virginia, qu’est-ce que vous prenez ?
— Vinnie », rectifia-t-elle machinalement, sur quoi elle s’aperçoit qu’elle vient d’autoriser implicitement Mumpson – Chuck – à l’appeler par son prénom. Elle préférerait professeur Miner, Ms. Miner, ou même Miss, mais il serait horriblement impoli, selon le code de rapports sans façons adopté dans toute l’Amérique profonde, de le dire maintenant.
« Chuck » commande du café ; Vinnie du thé et de la tarte aux abricots. Souhaitant le distraire, sinon le consoler, de ses malheurs professionnels, elle le persuade d’essayer une sorte de baba aux fruits appelé « trifle ».
« Je suis sûre qu’on peut trouver certains avantages à ne pas devoir aller travailler tous les jours, lance-t-elle avec bonne humeur dès que la serveuse a tourné les talons. Par exemple, vous allez avoir le temps de faire bien plus de choses maintenant. » Quelles choses ? se demande-t-elle, découvrant qu’elle n’a aucune idée des loisirs probables d’une personne dans le genre de Chuck. « Voyager, voir vos amis, lire » – lire ? Est-ce plausible ? – « jouer au golf, aller à la pêche » – y a-t-il du poisson dans l’Oklahoma ? – « bricoler ou faire ce qui vous plaît le mieux…
— Oui, c’est ce que me dit ma femme. Mais le problème, c’est qu’à jouer au golf tous les jours, on finit par en être écœuré. Et à part ça, je suis pas un grand sportif. Dans le temps, j’aimais bien le base-ball ; mais qu’est-ce que vous voulez, j’ai plus mes jambes de quinze ans. » Un individu sans ressources intérieures qui s’exprime par clichés, pense Vinnie. « Dommage que votre femme ne puisse pas être ici avec vous, dit-elle.
— Ouais, enfin. Myrna est dans l’immobilier, comme je vous ai dit, et en ce moment à Tulsa, le marché est bigrement actif. Elle se crève le c… » – Chuck, respectant l’apparence de distinction démodée de Vinnie, à moins que ce ne soit l’ambiance de l’endroit, supprime la référence anatomique. « Elle se crève au travail. Et elle en gagne du pognon, en plus. » Il esquisse de sa grosse main tachée de son le geste de ramener quelque chose vers lui, puis il la laisse tomber lourdement sur la table.
« Ah oui.
— Ouais, elle dégage autant d’énergie qu’une centrale. En fait, au train où vont les choses, y a des chances que ça l’arrange que je sois pas en train de traîner à la maison sans rien faire. Peux pas vraiment lui en vouloir.
— Mmm » dit Vinnie. Elle imagine Chuck traînant à la maison, et associe cette image à la lanière de cuir qui pendouille à son cou, retenue par une grosse broche vulgaire en argent et turquoise, du genre qu’affectionnent les éleveurs et pseudo-éleveurs d’un certain âge dans le Sud-Ouest. Elle non plus, elle ne peut en vouloir à Myrna d’être contente qu’il ne soit pas à la maison. Elle se rend compte, par ailleurs, qu’après tant de jours passés seul dans une ville qui est pour lui à la fois étrangère et étrange, Chuck est décidé à se libérer de ce qui le tracasse auprès de quelqu’un, mais elle est décidée, elle, à ne pas être ce quelqu’un. Elle dévie délibérément la conversation vers des sujets touristiques neutres, ceux-là mêmes qu’elle avait auparavant prévu d’éviter.
Aux yeux de Chuck, Londres n’est pas une ville formidable. Ce n’est pas le temps qui le gêne : « Non. J’aime bien cette variété. Chez nous, c’est le même foutu temps tous les jours. Et si on n’arrose pas, la terre devient dure comme le roc. Quand je suis arrivé ici, j’en revenais pas de voir à quel point l’Angleterre est verte, comme une foutue affiche d’agence de voyages. »
En revanche, il se plaint des lits de son hôtel, qui font des bosses, et de l’eau chaude fournie en quantité limitée. La cuisine anglaise a le goût de foin bouilli ; si on veut un repas à peu près mangeable, il faut aller dans un restaurant étranger. La circulation est dingue, tout le monde conduit du mauvais côté de la route ; et il a un mal fou à comprendre les gens du pays, qui parlent un anglais vraiment bizarre. Vinnie est sur le point de corriger avec une certaine irritation cette erreur linguistique et de lui signaler qu’en fait, ce sont nous, les Américains, qui parlons un anglais bizarre, mais leur thé arrive, ce qui crée une diversion.
« Comment est-ce qu’ils appellent ça, déjà ? » Chuck indique de sa cuiller la montagne de fruits, de crème anglaise, de confiture, de génoise imbibée de rhum et de crème fouettée qui vient de se poser devant lui sur la table à dessus de marbre.
« Un « trifle[2] ».
— Tu parles. C’est plus gros qu’un « banana split » ». Il sourit largement et attaque. « Pas mauvais, quand même. Et en plus, ils vous donnent la cuiller qu’il faut ».
Vinnie, qui apprécie sa tarte, évite poliment de lui préciser qu’en Grande-Bretagne, les cuillers à dessert sont toujours de cette taille-là. Contrairement à Edwin, Chuck mange rapidement et sans élégance, enfournant le dessert délicat comme si c’était de la luzerne, tout en continuant son récit. Il a vu la plupart des attractions touristiques classiques, dit-il à Vinnie, mais aucune d’entre elles ne l’a beaucoup impressionné. Certaines semblent l’avoir même choqué, la Tour de Londres, par exemple.
« Bon Dieu, en fin de compte, ça n’est qu’une vieille prison abandonnée. D’après ce que le guide nous a dit, on a l’impression qu’un tas des personnages historiques qui ont été bouclés là-dedans n’avaient rien à faire en prison. Dans l’ensemble, c’étaient des types bien. Mais ils les fourraient dans ces petites cellules en pierre de la taille d’un box d’écurie, pratiquement pas éclairées ni chauffées. D’ailleurs, la plupart n’en ressortaient jamais, d’après ce qu’il disait. Ils mouraient d’une maladie quelconque, ou ils se faisaient empoisonner ou étouffer ou décapiter. Les femmes et les petits gamins aussi. J’arrive pas à comprendre pourquoi ils sont si foutrement fiers de cet endroit. Si par hasard vous avez déjà été en prison, y a de quoi piquer une crise de nerfs.
— Ça se tient, ce que vous dites, acquiesce poliment Vinnie, qui se demande si Chuck est déjà allé en prison.
— Et ces grands corbeaux noirs dans la cour, qui rôdent comme des fantômes. » Chuck transforme ses doigts en serres et les déplace lentement sur le marbre veiné de vert. « Des oiseaux de malheur, je crois qu’ils méritent ce nom.
— Oui. » Vinnie sourit.
— Dans ma région, ce genre d’oiseaux est vraiment signe de malchance. Je me suis dit que c’était peut-être pour ça qu’on les avait mis là, les types qui ont construit le bâtiment. Alors j’ai demandé au guide si j’avais raison.
— Et qu’est-ce qu’il a dit ? » Vinnie commence à trouver Chuck plutôt amusant.
« Oh, il n’en savait rien. Il ne connaissait rien à rien, il avait juste mémorisé son numéro. Il nous a montré, soi-disant, les bijoux de la couronne ; on a dû payer un supplément pour ça. Ben, on a appris que c’étaient rien que des copies, des faux ; les pierres précieuses étaient du verre coloré. Les vrais sont sous clé quelque part. Bon Dieu, c’était facile de s’en rendre compte : les couronnes et tout, ça ressemble au genre de trucs que les types d’une société secrète porteraient pour leurs grandes cérémonies. »
Vinnie rit. « Je me rappelle que j’ai eu la même réaction il y a quelques années. Des bijoux de théâtre, je m’étais dit.
— Ouais, c’est ça. Je me suis plaint au guide, je lui ai dit qu’il devait nous prendre pour des pigeons, à nous faire payer un supplément pour un truc pareil. Il s’est énervé, il a pris la mouche ; faut dire que c’était pas une lumière. Mais je dois reconnaître que c’était une exception. La plupart des gens que j’ai rencontrés ici, ça ne les gênerait pas, ce genre de critiques. Ils ne passent pas leur temps à vous dire qu’ils sont les meilleurs, qu’ils ont ce qui se fait de plus grand et de mieux dans tous les domaines. Ils auraient même tendance à se moquer d’eux-mêmes ; on s’en rend compte en lisant les journaux.
— Oui, c’est vrai.
— Vous savez, on a un tas de baratineurs là-bas à Tulsa. Souriez ! Mettez l’accent sur le positif ! Pensez à ce qu’il y a de bon dans la vie ! et tout ça. C’est assez déprimant, surtout si on est déjà déprimé. L’université Orale Roberts, vous en avez entendu parler ?
— Non, dit Vinnie, qui en a entendu parler mais n’arrive pas à se rappeler où.
— Ben, c’est une école qu’on a à Tulsa, créée par un de ces prédicateurs de la télé. Leur idée, c’est que si on craint Jésus et qu’on va à l’église régulièrement, on s’en tire bien dans la vie, on gagne des prix, on réussit en affaires, tous vos souhaits se réalisent. Dans le temps, ça ne me choquait pas particulièrement. Vous perdez votre boulot, vous voyez le revers de la médaille. Si vous n’êtes plus productif, vous n’êtes qu’un taré que le Christ a laissé tomber. Hé, ça me fait penser… Ce que je voulais vous demander au départ. » Chuck abaisse sa cuiller. « Il m’est venu une idée à cause de ce livre que vous m’aviez prêté dans l’avion, sur le petit Américain qui repart pour l’Angleterre, où son grand-père est duc ou un truc dans ce goût-là. J’ai oublié le titre.
— Le Petit Lord Fauntleroy.
— Ouais. C’est ça. Ben, ça m’a rappelé mon grand-père quand j’étais gamin, quand je travaillais avec lui dans un ranch, l’été. Il racontait toujours qu’on descendait d’un lord anglais, nous aussi.
— Vraiment.
— Je ne blague pas. La plupart de nos ancêtres anglais étaient des gens ordinaires, à ce qu’il me disait, mais il y en avait un nommé Charles Mumpson, comme lui et comme moi, à l’époque révolutionnaire, qui était un genre de grand seigneur. Il vivait dans un grand domaine dans le sud-ouest du pays et c’était un personnage connu dans la région. Une espèce de sage. Il ne dormait pas dans son château, d’après mon grand-père ; il vivait dans une caverne en pleine forêt. Et il portait un costume spécial, un genre de long manteau fait avec la fourrure d’une douzaine d’animaux différents. On l’appelait l’ermite de Southley, et les gens venaient de tous les alentours pour le voir.
— Vraiment », dit à nouveau Vinnie, mais avec une intonation différente. Pour la première fois, elle s’intéresse professionnellement à Chuck Mumpson.
« Enfin bref, je me suis mis en tête que tant que j’étais ici je devrais essayer de chercher des renseignements sur ce type et d’en savoir plus sur lui et tous nos ancêtres dans ce pays-ci. Sauf que je ne sais pas comment m’y prendre. Je suis allé à la bibliothèque publique, mais je n’ai rien pu repérer. Je ne savais même pas par où commencer. Ce qui est embêtant, c’est que tous ces ducs, ces chevaliers, tout ça, ont des tas de noms différents, quelquefois trois ou quatre par famille. Et il n’y a pas d’endroit qui s’appelle Southley dans la région en question. » Il sourit, hausse les épaules. « J’ai essayé de vous téléphoner, pour vous demander de l’aide, mais j’ai dû me tromper en notant le numéro, je suis tombé sur une blanchisserie.
— Mmm. » Vinnie se garde bien d’expliquer qu’elle avait délibérément changé un des chiffres du numéro. « Eh bien, il y a certains organismes classiques à qui vous pourriez vous adresser, dit-elle. La Société des généalogistes, par exemple. »
Pendant que Chuck note ses suggestions, Vinnie pense que sa quête est elle aussi classique : le désir typique des Américains moyennement instruits, moyennement riches, prétendument démocratiques, de se trouver un lien avec l’aristocratie britannique, des « ancêtres », une histoire familiale, un blason, une demeure locale, et un nom noble.
Conventionnel, lassant. Mais les détails singuliers de la légende familiale de Chuck sont attirants pour une spécialiste du folklore : le seigneur excentrique, sage du pays, vêtu d’un assemblage de fourrures dans sa caverne au fond des bois. Philosophe déiste fou ? Adepte de Rousseau ? Guérisseur herboriste ? Sorcier ? ou même, qui sait, dans l’imagination populaire locale, incarnation d’un dieu païen de la forêt, mi-homme mi-bête ? Tels des spectres, les éléments encore informes d’un article court mais assez intéressant s’agitent dans son esprit. Elle s’amuse aussi à voir en Chuck, sous une forme avilie et transatlantique, l’incarnation ultime de ce personnage folklorique traditionnel : une coïncidence fait qu’il vient lui aussi du sud-ouest de son pays et qu’il est vêtu de peaux de bêtes.
Quand l’addition arrive, Vinnie, comme d’habitude, insiste pour payer sa part. Certains de ses amis attribuent cette attitude à des principes féministes : mais bien que Vinnie accepte leur interprétation, elle a agi de la sorte longtemps avant le mouvement des femmes. Profondément, sa conduite reflète son refus d’avoir une obligation vis-à-vis de quiconque. Chuck proteste, souligne qu’il lui doit quelque chose pour ses conseils ; mais elle lui rappelle à son tour qu’il lui a offert un trajet jusqu’à Londres dans le car des Sun Tours : ils sont donc maintenant quittes.
« Bon. Très bien. » Chuck froisse les billets anglais de Vinnie dans son gros poing rouge. « Vous savez, vous me rappelez un professeur que j’avais dans le temps, en septième. Elle était vraiment chouette. Elle… »
Vinnie écoute sans mot dire les réminiscences de Chuck. Elle est vouée à rappeler à presque tous les gens qu’elle rencontre un professeur qu’ils ont eu dans le temps.
« Bref. Ce que je voulais dire, c’est qu’apparemment, je suis encore à Londres pour un moment. On pourrait peut-être se retrouver un jour ou l’autre, déjeuner ensemble. »
Vinnie refuse avec tact ; elle explique mensongèrement qu’elle est terriblement occupée cette semaine. Mais Chuck devrait la tenir au courant des progrès de ses recherches. Elle lui donne son numéro de téléphone – le vrai, cette fois – et aussi son adresse. S’il veut vraiment trouver quelque chose, ajoute-t-elle, il faudra sûrement qu’il aille dans la bourgade ou le village où vivaient ses ancêtres, un fois qu’il aura découvert où cela se situe.
« C’est vrai, je pourrais faire ça, acquiesce Chuck. Je pourrais peut-être louer une voiture et aller faire un tour là-bas.
— Vous feriez peut-être mieux de prendre le train. Les locations d’automobiles sont effroyablement chères ici, vous savez.
— Ça va, l’argent n’est pas un problème. Quand « Amalgamated » m’a fichu dehors, je dois dire qu’ils ont balancé pas mal de fric en même temps. »
L’argent n’est pas un problème pour Chuck Mumpson, se dit Vinnie en montant dans l’autobus qui va à Camden Town, ayant refusé la proposition de Chuck de lui trouver un taxi ; et visiblement, le temps n’est un problème que par sa surabondance. Les problèmes sont la solitude, l’ennui, le désarroi, la perte de l’estime de soi-même, et tout cela est plus ou moins camouflé par une attitude joviale qui correspondait probablement mieux, naguère, à la réalité de sa situation.
Pendant un moment, Vinnie songe à ajouter à sa liste un cinquième problème, la frustration sexuelle. Cela lui est suggéré par l’ardeur et la détermination du geste de Chuck pour lui empoigner le bras, ou plus exactement la manche de son imperméable, juste au-dessus du coude, et lui faire traverser Piccadilly Circus jusqu’à son arrêt d’autobus. Après tout, c’est un homme costaud, musclé, plein de santé ; et, dépouillé de ces vêtements de cow-boy ridicules et un peu vulgaires, il ne ferait sans doute pas trop mauvaise figure dans une chambre à coucher. C’est peut-être, de façon imprécise et voilée, ce qu’il a essayé de lui laisser entendre.
Mais réflexion faite, Vinnie estime que c’est peu vraisemblable. Chuck Mumpson est de toute évidence un homme d’affaires typique du centre des États-Unis ; ce genre d’individu, s’il a besoin de ce que Kinsey et compagnie appellent sans le moindre romantisme une « occasion », peut s’en procurer une tout simplement sur le marché. Et Chuck s’est déjà probablement procuré l’occasion en question à plusieurs reprises, dans le quartier spécialisé de Soho, en version « dure » ou en version « douce », se soûlant certainement comme un cochon au préalable, à titre d’excuse. (« J’étais complètement bourré – je ne savais plus ce que je faisais. ») Les hommes de cette espèce n’associent pas les gens comme Vinnie à la sexualité ; ils pensent à une « mignonne » ou à un « joli petit colis » – le petit colis idéal ayant moins de trente ans. Ce que Chuck quémandait, c’était de la sympathie, de la compagnie, une écoute compréhensive. Ce n’est sans doute pas très satisfaisant de faire la conversation avec les putains et, à part elles, Vinnie est la seule femme qu’il connaisse en Grande-Bretagne.
Quoique peu flatteuse et même, sur un mode très familier, irritante et déprimante, cette conclusion rassure Vinnie. Il ne sera pas nécessaire de repousser les avances de Chuck Mumpson ; elle les a imaginées parce qu’elle a l’habitude d’associer l’amitié à la sexualité.
Comme on le sait déjà, Vinnie, tout au long de sa vie, a surtout couché avec des hommes qui s’intéressaient à elle comme à une camarade, sans songer à s’engager et sans élan sentimental. Ils lui parlaient rarement d’« amour », sauf dans des moments de confusion passionnée ; ils lui disaient plutôt qu’ils avaient « beaucoup d’affection » pour elle, qu’elle était chouette au lit et que c’était une vraie copine. (C’est peut-être pour cette raison que Vinnie déteste le mot « affection », qui évoque pour elle une maladie débilitante.)
Dans sa jeunesse, Vinnie a commis plusieurs fois une erreur désastreuse : elle s’est laissée aller à s’attacher sérieusement à certains de ses compagnons. Au mépris de son propre discernement, elle en a même épousé un, encore tout en pleurs des suites d’une rupture avec une belle particulièrement difficile, et qui, à la façon d’une balle de tennis gorgée d’eau, avait roulé jusqu’au trou le plus proche. Au cours des trois années qui suivirent, Vinnie put voir son mari retrouver progressivement son assurance et son élasticité, se mettre à rebondir de soirée en soirée, flirtant et dansant avec des femmes plus jolies qu’elle ; sauter pour peu de temps dans les bras d’une de ses étudiantes ; et jaillir enfin définitivement au-delà des limites du mariage, pour être attrapé et emporté par une femme qu’elle avait considéré autrefois comme une amie proche.
Après son divorce, Vinnie se protégea de tout attachement affectif à l’égard de ses partenaires sexuels occasionnels en se proclamant intimement liée à une autre personne. Elle était elle aussi, laissait-elle entendre, amoureuse de quelqu’un, d’un homme qui vivait dans une autre ville ; mais contrairement à eux, elle ne donnait jamais aucun détail. Cette stratégie connut une réussite remarquable. Les plus généreux, les plus sensibles de ses amants furent soulagés de la crainte de voir Vinnie prendre leur relation trop au sérieux, et finir par en souffrir ; les moins généreux, les moins sensibles, furent soulagés de la crainte de la voir « faire des histoires ».
De plus – c’était peut-être nécessaire pour que la supercherie soit efficace – ce n’était pas entièrement un mensonge. Comme elle l’avait fait dans les premières années de son adolescence, Vinnie prit pour objet de ses désirs romanesques des hommes qu’elle connaissait à peine et ne voyait que rarement. Ce n’étaient plus des vedettes de cinéma, mais des écrivains et des critiques dont elle avait lu les œuvres, qu’elle avait entendus parler ou même rencontrés brièvement à l’occasion des réceptions qui suivent généralement les conférences ou lectures publiques à l’Université. Au fil des années, elle s’offrit donc le plaisir de relations imaginaires avec, entre autres, Daniel Aaron, M.H. Abrams, John Cheever, Robert Lowell, Arthur Mizener, Walker Percy, Mark Schorer, Wallace Stegner, Peter Taylor, Lionel Trilling, Robert Penn Warren et Richard Wilbur. Comme le montre cette liste, elle avait un faible pour les hommes d’un certain âge, et ne choisissait que des intellectuels. Quand plusieurs membres d’un groupe de femmes auquel elle appartenait au début des années soixante-dix avouèrent les fantasmes passionnés que leur inspirait leur menuisier, leur jardinier, ou le mécanicien de la station-service, Vinnie en fut stupéfaite et un peu choquée. Quel intérêt cela pouvait-il avoir de coucher avec une personne pareille ?
Les liaisons imaginaires de Vinnie étaient en général de courte durée, bien qu’il lui arrivât, influencée par un nouvel ouvrage ou une conférence remarquable, de revenir à une ancienne passion. Quand, par hasard, certains de ces personnages distingués venaient enseigner pour un trimestre à sa propre université et nouaient des relations cordiales avec Vinnie, elle interrompait aussitôt ses rapports intimes avec eux. Ce n’était pas difficile ; après tout, vu de près, cet homme n’avait rien d’extraordinaire, il n’arrivait pas à la cheville de Daniel Aaron, M.H. Abrams, ou de quiconque avait la vedette à ce moment-là.
Après l’expérience désastreuse qu’avait représenté son mariage, Vinnie mit toujours fin à ses liaisons réelles chaque fois qu’elle constatait que son amant se glissait dans les films qu’elle se projetait en privé au moment d’aller au lit, ou s’il commençait à employer le mot « amour » dans la conversation courante, ou à annoncer qu’il se voyait bien nouer avec elle une relation sérieuse. Non merci, mon vieux ; je me suis déjà fait avoir une fois, se disait-elle alors. Ce n’était pas qu’il y eut toujours un amant dans sa vie. Pendant de longues périodes, les seuls compagnons de Vinnie étaient les ombres de Richard Wilbur, Robert Penn Warren, etc., qui apparaissaient fidèlement tous les soirs pour l’admirer ou l’étreindre, louant son esprit, son charme, son intelligence, sa réussite universitaire, et ses prouesses sexuelles.
Depuis des années qu’elle vient en Angleterre, Vinnie n’y a jamais trouvé un amant. Et rien n’indique qu’il y en ait un à l’horizon. Ce n’est peut-être pas plus mal, pense-t-elle. Franchement, n’est-il pas grand temps ? Dans l’imagination populaire et (ce qui est plus important) dans la littérature anglaise, à laquelle, dès sa première enfance, Vinnie a voué une confiance totale, et qui, depuis un demi-siècle, lui a montré ce qu’elle pouvait faire, penser, sentir, désirer, devenir, les femmes de son âge ont rarement une vie sexuelle ou sentimentale. Si c’est le cas, cela a un côté pathétique au point d’être gênant, ou vulgairement comique, ou les deux.
Depuis environ un an, Vinnie s’était mise à penser de plus en plus souvent que ce qu’elle faisait avec ses copains n’était pas convenable, pas approprié à l’étape où elle était arrivée sur le chemin de la vie. Le fait qu’à cinquante-quatre ans elle avait encore des élans érotiques et s’y livrait avec un tel abandon lui paraissait presque honteux. Dans un sens, cela l’a soulagée de partir loin de chez elle et de vivre chastement ; de prendre pour ainsi dire un congé sabbatique sur le plan sexuel, congé qui semblait pouvoir se transformer en mise en disponibilité à long terme ou même en retraite anticipée. Elle est donc gênée et fâchée contre elle-même d’avoir imaginé, fût-ce brièvement, Chuck Mumpson debout, nu, près de son lit dans l’appartement de Regent’s Park Road. Elle s’ordonne à elle-même d’avoir un comportement et des sentiments adaptés à son âge, pour l’amour du ciel ! En tout cas, elle ne veut pas d’une personne dans le genre de Chuck ; elle n’a même pas tellement envie de ses amants imaginaires, malgré leur intelligence, leur charme, leur beauté.
Tandis que l’autobus l’emmène vers le nord dans la ville qui s’assombrit, loin des attractions sensuelles de Fortnum and Mason’s, loin des pulsations sonores érotiques et du papillotement de lumières colorées de Piccadilly Circus, s’enfonçant dans la pénombre tranquille des rues élégantes qui avoisinent Regent’s Park, Vinnie se répète à nouveau qu’il est grand temps, plus que temps, de laisser ce que sa mère appelait « tout ça », derrière elle. Il est temps de piloter son navire au-delà des Charybde et Scylla qui menacent l’âge mûr, bouffonnerie sexuelle ou tragédie sexuelle, et de naviguer aux rayons du soleil couchant sur la vaste mer calme de l’abstinence, dont les eaux tièdes ne sont jamais troublées par les alternances de chaleur torride et de froid glacial, les remous écumants et les algues suffocantes de la passion.